Concert

[PRESSE] « MOMENT DE GRÂCE » Par ConcertClassic.com

Les Meslanges de Thomas van Essen et Volny Hostiou pratiquent de longue date l’alternance orgue et plain-chant dans le répertoire du XVIIe siècle français, actuellement jusqu’à la charnière du XVIIIe. L’intérêt s’était initialement concentré sur Jehan Titelouze, père de l’École d’orgue classique française, avec lequel Les Meslanges avaient renoué début 2019, François Ménissier étant de nouveau à l’orgue, pour un premier CD (Paraty) consacré aux « Messes retrouvées » en 2016 par le musicologue Laurent Guillo ; un second album Titelouze est attendu en 2020. Les Messes de François Couperin se devaient, chronologiquement, de constituer l’étape suivante. Ce fut chose faite en 2016 et 2018, notamment à Saint-Germain-des-Prés (1) et au Festival de La Chaise-Dieu (2), avec à l’orgue Jean-Luc Ho  – leur gravure Couperin est annoncée pour le 10 avril chez Harmonia Mundi.

L’étape suivante ne pouvait qu’aboutir au plus grand nom de cette époque de l’orgue français, Nicolas de Grigny, dont Jean-Luc Ho et Les Meslanges : Vincent Lièvre-Picard (haute-contre), Thomas van Essen (taille, basse-taille, direction musicale), Philippe Roche (basse) et Volny Hostiou (serpent, direction musicale), proposaient le 3 mars à Saint-Germain-des-Prés la Messe de son unique Livre d’orgue – l’intérieur polychrome de l’église est désormais entièrement rénové, en particulier les fameuses peintures à la cire de Flandrin qui de nouveau resplendissent sous une voûte d’azur étoilé (3). Si l’orgue Haerpfer-Erman (1973) de Saint-Germain-des-Prés, relevé en 2004-2005 par Yves Fossaert et dont les premiers titulaires furent André Isoir et Odile Bailleux, n’a certes pas le charme de l’ancien, avec un chœur d’anches manquant quelque peu d’assise, de gravité et de noblesse, il n’en présente pas moins tous les éléments permettant de rendre justice tant aux timbres qu’aux plans sonores de l’orgue classique français, avec tous les équilibres requis dans les dialogues. Jean-Luc Ho, qui y a œuvré de 2006 à 2016, sait magistralement tirer parti de ce que cet instrument a de meilleur. Après l’Introït (intonation au serpent), tout d’abord en voix parallèles « débordant » brièvement en faux-bourdon, le plain-chant d’une rigoureuse sobriété et naturellement en latin gallican s’en tint pour l’essentiel à une alternance puissamment animée des trois voix parallèles avec serpent répondant, depuis le chœur, aux versets confiés à l’orgue de tribune. On sait combien l’œuvre de Grigny est somptueuse, du hiératique Kyrie initial à cinq parties sur pédale d’anches au lyrisme d’une grâce vivifiante des « pièces de caractère » tel le Trio en forme de dialogue de cromorne et de cornet, cette section du Kyrie se refermant sur un ébouriffant Dialogue sur les grands jeux d’une extrême vivacité sous les doigts d’un Jean-Luc Ho restituant toute la vive éloquence et le caractère altier de l’orgue classique français.

Le Gloria (intonation par Thomas van Essen) offrit à son tour ses moments fortement contrastés, du plus grandiose au plus bouleversant, nulle part la grandeur n’arborant d’ailleurs, à travers le jeu de l’organiste, une quelconque neutralité mais se trouvant constamment rehaussée d’une expressivité volontaire mais stylée, sans cesse remise en jeu au gré des mélanges de timbres. Ainsi la sublime Tierce en taille, avec toute la charge émotionnelle d’une dolente déploration aiguillonnée par un allant et une nervosité des rythmes singulièrement acérée, récit tragique à part entière. La Basse de trompette qui s’ensuit ne pouvait qu’offrir un prodigieux contraste, avec dans les grands écarts de main gauche comme une accélération momentanée du temps donnant le vertige, ce flux-reflux s’en revenant ensuite à l’équilibre. C’est peu de dire que Jean-Luc Ho vivifie et concentre les affects suggérés tant par la forme que par le texte sous-jacent, jouant volontiers des contrastes entre les pièces comme à l’intérieur de chacune d’elles. Ainsi la Fugue à cinq du Gloria, dont il sut magnifier l’éloquence extatique « en dépit » d’un mouvement incessant – force et légèreté du toucher, d’une vivacité et d’une franchise se doublant de maintes surprises dans l’écoulement individualisé du temps.

Une « déclamation » était annoncée (pas une lecture, mais un véritable spectacle vivant), entrecoupant le déroulé de la Messe. La première intervention d’Olivier Bettens, monté en chaire et déclamant en un vieux français nullement excessif, se fit à la fin du Gloria, bien qu’intervenant peut-être trop tôt – un Motet de Jean-François Lalouette, O Rex gloriae, prévu, ne fut pas donné. Le texte déclamé provenait des Livres XXIII-XXIV de Clovis, ou la France chrestienne : poème héroïque (4) de Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), retraçant l’histoire édifiante – luttes, guerres et amours, de prime abord – de Clovis : L’Astre dont les rayons dorent tout l’Univers / Rendoit le jour aux champs de ténèbres couverts. Admirable performance d’acteur, haute en couleur et prestance, débouchant avec éclat sur l’Offertoire, moment clé de la Messe, ici telle une épopée en réponse au texte précédent. Le second extrait de Clovis intervint après le Sanctus : Ainsi va le Monarque, & sa troupe de mesme / porte, en l’accompagnant, la couleur du Baptesme. Conversion et donc baptême de Clovis (avec miracle obligé de la colombe) par saint Remi, évêque de Reims, ville natale de Grigny, un temps organiste de l’abbaye de Saint-Denis, puis, de retour en son pays, de la cathédrale de Reims. Superbe Dialogue de flûtes de l’Élévation, vrai divertissement noblement dansé de tragédie lyrique, quand aux farouches guerriers de Clovis semblait répondre le Dialogue de l’Agnus Dei. Un ultime extrait : Enfin le grand Monarque, & sa royale Cour / Comblez des biens du Ciel en ce célèbre jour, enchaîna sur le Dialogue à 2 tailles de cromorne et 2 dessus de cornet de la Communion, d’un splendide cheminement. Les chanteurs s’en furent en tribune entonner la Prière pour le Roy de Clérambault, unique occasion de « distinguer » les voix, avant que le petit plein-jeu de l’orgue ne vienne clore cette Messe « pour les principales festes », un ultime lâcher de clavier, court et se défiant de toute insistance comme durant toute la Messe, couronnant dans la simplicité ce pur et ample moment de grâce.

Michel Roubinet